Depuis l'été 2009 l'idée d'un bouclier rural défendue par Fabien Bazin, élu du Morvan, de la Nièvre et de Bourgogne, fait son chemin. Les dernières élections régionales ont révélé un fossé entre les élites parisiennes et les aspirations d'une majorité de concitoyens qui ne vivent pas dans les grandes villes. Fabien Bazin livre ses réflexions.


Ecole, agriculture, gestion des territoires : Le bouclier rural s’étend
La ruralité, laboratoire d'une nouvelle école

Le bouclier rural c'est aussi une contribution pour repenser notre système scolaire et en particulier l’école maternelle, primaire et le collège.

Nous proposons de généraliser les « ZEP rurales » c'est à dire les « aires rurales d'éducation concertée » (AREC). Il s’agit essentiellement de mettre en acte les liens nécessaires entre parents, enseignants et élus locaux tout en permettant, avec l'accord et la participation de l'Education nationale, de proposer de nouvelles orientations en matière de compréhension et de participation à la vie de l'école et du collège. D'abord avec des classes à taille humaine (25 élèves maximum), des temps de transports scolaires compatibles avec le rythme de vie des enfants et en particulier des plus petits et l'encouragement à la scolarisation des deux ans parce que la très petite section de maternelle est le premier lieu de socialisation et qu'en campagne elle n'est pas pensé et vécue comme une garderie.

Ces aires rurales d'éducation concertée rassembleraient plusieurs cantons (bassins d'éducation) pour construire collectivement un projet concerté de cette zone : activités culturelles et sportives, découverte du collège, soutien au projet spécifique de chaque bassin, expérimentation pédagogique, réflexion permanente sur le soutien scolaire, discussion avec les collectivités concernées... Chaque bassin serait animé par un enseignant bénéficiant de deux jours de décharge et en charge de la coordination pour lutter contre l'isolement des instituteurs et des familles tout en permettant un échange permanent avec les représentants des collectivités.

Au delà de cette nouvelle organisation, les AREC pourraient proposer un nouveau protocole d'accueil des parents et des enfants pour réussir enfin le passage de la famille à l'école avec la mise en œuvre de "maisons des petits à l'école" pour les 2-4 ans (espace autre que celui de la classe pour découvrir et lieu d'échange et de co-réflexion pour les parents et les enseignants. La création d' « ateliers de philosophie » (séquence d'une dizaine de minutes par semaine) de la moyenne section à la seconde parce que pour être sensible à la parole des adultes les enfants ont besoin de découvrir qu’ils sont capables, eux aussi, de produire une pensée par eux mêmes, contribuerait à repenser l'école comme outils de formation de la conscience citoyenne. Enfin, la généralisation de groupes de « soutien au soutien » apporterait aux instituteurs ce lieu d'échange et de lutte contre l'isolement pour partager expériences, doutes et projets.

Ces propositions issues d'expériences locales et du travail de Jacques Levine existent aujourd’hui dans notre pays. Leur généralisation serait une réponse innovante à la crise de l'éducation si souvent dénoncée mais rarement traitée sous cet angle. La ruralité peut être le laboratoire de cette " nouvelle école" simplement parce qu'à la campagne les liens entre les intervenants préexistent, parce que les mobilisations contre les fermetures de classe ont poussé enseignants, parents et élus locaux certes à la protestation mais aussi à l'imagination.

Agriculteurs, acteurs majeurs de la ruralité

Les agriculteurs sont emblématiques de la campagne. Là encore il faut rompre l'image caricaturale du modèle unique du paysan. Si certains d'entre eux vivent bien, l'immense majorité connait une crise sans précédent : crise des revenus bien sur mais aussi crise morale grave et douloureuse.

Lâchée par l'Etat, la profession s'est pourtant considérablement modifiée au cours de ces 50 dernières années. Formés sur les nouvelles énergies (la plupart des agriculteurs sont aujourd’hui des techniciens supérieurs), ouverts à l'innovation, les circuits courts, la diversification, l'importance de l'entretien des paysages, l'adaptation sans cesse aux nouveaux dispositifs administratifs et aux nouvelles techniques (mécanisation et informatisation en particulier) ils souhaitent légitiment apporter leur pierre à la construction d'une ruralité moderne, respectueuse des hommes et des femmes qui y vivent et des territoires qu'ils font vivre.

Il est donc indispensable de faire reconnaitre par l'Union européenne et l'Etat, la spécificité des territoires ruraux qui pratiquent une agriculture extensive et de plus en plus orientée vers les "produits fermiers" ou le bio. À ce titre, le retour à une politique de "contrats" inscrite dans la durée, à rebours des dispositifs de soutien mis en œuvre ces dernières années et qui ont largement démontré leurs limites, apparait indispensable.

Agir pour généraliser, avec les collectivités locales et le soutien de l'Etat (ministères de l'agriculture, de la santé et l'espace rural), des plateformes de restauration collective, alimentées par des circuits courts (du pré à l'assiette) et pour servir les lycées, collèges, écoles et maisons de retraite.

Des outils de gestion des territoires à transformer en outils d'animation et de participation

Le débat sur la réforme des collectivités locales n'a pas permis de dégager un consensus républicain, a fortiori dans les départements les plus ruraux, parce que la réforme n'a été pensé que du simple point de vue comptable (transfert de charges non compensés, financements croisés, démission de la puissance publique locale et même « coût » des élus locaux !). Pour nous, représentants des territoires ruraux, l'enjeu est tout autre : il nous faut collectivement inventer l'animation des territoires du 21e siècle.

Certes le financement des projets, en particulier en période de crise, est aujourd’hui problématique et réclame des efforts d'imagination, mais notre priorité, parce que nous avons le devoir de promouvoir et de développer ce nouveau modèle de "vivre ensemble", est de répondre à l'attente forte de nos concitoyens en terme de coproduction des choix et de codécision sur les sujets quotidiens.

La généralisation et le financement pérenne de lieux d'échanges et de débats à l'échelle des cantons notamment et animés par des professionnels du développement local qui viendraient en appui d'associations de citoyens apparait indispensable. La capacité des territoires à dialoguer entre eux s'en trouverait renforcée; les citoyens, formés peu à peu, disposeraient d'outils pertinents de compréhension des contraintes et des propositions comme d'évaluation des politiques publiques de proximité.

Dans le champ du « vivre ensemble » et du soutien à la citoyenneté et à l'éducation populaire, les centres sociaux, entendus comme participants de l'innovation sociale, du "faire compagnie" méritent une attention particulière. Dépositaires de l'animation sociale et de la construction de la part social du projet de territoire (feuille de route partagée pour 3 ou 5 ans par les habitants), ils devraient aussi bénéficier de moyens spécifiques pour gérer les réseaux d'aides ménagères (souvent nouvelles "factrices" de la ruralité et en première ligne pour lutter contre l'isolement) et pour contribuer à la professionnalisation et à la revalorisation du rôle de ces faiseuses de lien social, essentielles pour construire une société plus respectueuse de ses Anciens. Ils sont aussi organisateurs et inventeurs de l'offre de loisirs, d'accès aux cultures et aux sports pour les jeunes et premiers acteurs de la prévention contre l'incivilité. La professionnalisation des centres sociaux (fonctionnement, statut juridique, pilotage) apparait à ces différents titres totalement indispensables.

L'intercommunalité quant à elle doit bien évidemment évoluer, dans le mode de désignation (suffrage universel direct) et sur ses périmètres sans toutefois se transformer en « agglomération rurale ». Là encore ce sont les collaborations concrètes entre les territoires, les effets positifs de la mutualisation (comme pour les ordures ménagères, la gestion commune des appels d'offres pour la voierie, le contrôle de l'assainissement non collectif, le bassin réel d'emplois...) qui doivent fonder le socle de la discussion autour de ces nouveaux périmètres. Un effet induit de cette modification de la carte communale en ruralité, pourrait être paradoxalement la revalorisation du rôle et de la fonction des communes et en particulier des chefs lieux de canton.

Tout aussi indispensable en zone rurale, les parcs naturels régionaux et les pays, parce qu’ils sont fondés sur la délibération collective et le contrat sont des outils de la ruralité moderne. Les pays, en gérant au plus prés des besoins une enveloppe contractualisée avec l'Etat, la Région et le Département sont un laboratoire d'expérimentation des choix collectifs et un lieu d'imagination pour mieux dupliquer les innovations des territoires et ainsi contribuer à "spécialiser" à différencier les campagnes des zones plus urbaines. Ce sont aussi de forts leviers de modernité (les pays 2.0) et un bouclier face au déménagement de l'Etat (contrats de services publics ou même soutien pour l'acquisition de mallette RASED!) Les parcs régionaux, quant à eux représentent une ressource formidable en termes de conseils, d'animation et d'organisation du débat public sur les grands sujets de société (environnement, eau, forêt, culture...). Les équipes techniques disposent en effet d'une formation et d'une expertise qui font des parcs un exemple concret de services publics modernes.

Ils sont, par ailleurs, contributeurs à la réflexion sur la création d'un fonds de péréquation environnemental abondé par les territoires les plus "carbonés" et bénéficiant aux espaces ruraux les plus vertueux. Ils appellent à la vigilance de tous, citoyens comme représentants locaux sur les enjeux de la préservation de la bio diversité et d'un développement éco-responsable.

Fabien Bazin
Maire de Lormes
Conseiller général de la Nièvre

http://www.creusot-infos.com/article.php?sid=18506&thold=0

Rédigé par Jean-Philippe HUELIN le Dimanche 4 Avril 2010 à 12:21 | {0} Commentaires






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