Maire de Lormes et conseiller général de la Nièvre, Fabien Bazin ne veut pas se résoudre au désengagement de l'État dans les territoires ruraux. Dans le cadre du Laboratoire des idées du PS, il développe l'idée d'un nouveau droit opposable, le bouclier rural. Entretien


Face au désengagement de l'État, le "bouclier rural"
Communes de France. Vous avez lancé l'idée d'un nouveau "droit opposable", le bouclier rural. De quoi s'agit-il ?

Fabien Bazin. C'est au départ un constat : la ruralité est absente du débat public alors que, peut être plus que jamais, avons-nous besoin de la capacité d'inventer, de proposer et d'imaginer de nos campagnes. Aujourd'hui, à force de reportages télévisés sur une vie urbaine présentée comme anonyme et "stressante" et de témoignages de citadins qui viennent "décompresser" chez nous le temps d'un week-end ou des vacances, se forge peu à peu le sentiment que la ruralité construit un modèle de vie alternatif et, au fond, très moderne, à tout le moins très vivable.

Les nouvelles technologies, l'environnement préservé, la qualité des relations humaines - on se dit bonjour lorsqu'on se croise -, les commerces de proximité et même les petits supermarchés locaux - où l'on connaît sa caissière -, les nouveaux emplois qui émergent peu à peu et peut-être surtout la nécessité de devoir inventer et imaginer chaque jour des solutions à des questions très concrètes de la vie quotidienne (Comment se déplacer ? Comment lutter contre l'isolement des plus anciens et "faire compagnie" ? Comment organiser les relations entre parents et enseignants ? Quel nom donner à la nouvelle école maternelle ? Comment participer à la vie de son village ?.…) : tout cela rend possible une contribution de la ruralité à un nouveau modèle de vivre ensemble qui promeut "la réhumanisation des villes et la revitalisation des campagnes", comme le propose Edgar Morin. Par ailleurs, selon BVA, 8 millions de citadins ont aujourd'hui un projet de vie à la campagne. On parle aujourd'hui d'exode urbain. Même si les jeunes ruraux continuent de rechercher formations et emplois à la ville, l'envie de revenir au pays est une réalité partagée, ne serait-ce que le week-end pour rejoindre son club de foot. L'État a démontré son absence de projet pour la société française. Il abandonne son rôle de stratège et privilégie une approche idéologique qui nie le vivre ensemble au profit de l'individualisme, l'excès inverse du collectivisme. L'hyperconcentration apparaît comme un recul dans l'organisation de notre société. Selon de récents sondages, plusieurs millions de Français ont aujourd'hui un projet de vie à la campagne.

Quand le bouclier fiscal donne plus à ceux qui ont déjà trop, nous proposons de mettre en oeuvre un bouclier rural qui garantisse l'égalité des droits et des chances au développement des territoires ruraux. Il serait opposable par les citoyens et les collectivités locales à l'État et à toutes les personnes morales chargées de la mise en oeuvre d'un service public ou d'une politique de l'emploi et du développement économique.

Le bouclier rural ce sont, ainsi des mesures dérogatoires et concrètes :
- un temps d'accès minimum aux services publics et d'abord l'école et l'hôpital ;
- la création de vraies zones franches rurales à taille humaine (fiscalité adaptée pour le commerce et l'artisanat,rythme de mise aux normes tenant compte du chiffre d'affaires, création de pôles d'excellence ruraux…) fondées sur le contrat et plus imaginatives et positives que les dispositifs à destination des quartiers ;
- la suppression dans ces territoires de la règle du nonremplacement d'un fonctionnaire sur deux :
- le soutien aux associations d'intérêt général, comme les centres sociaux ;
- la généralisation et le financement pérenne de lieux d'échange et de dialogue comme les comités de territoires

Autrement dit, il s'agit de remettre une vraie "efficacité publique locale" dans les campagnes, à rebours des régressions dramatiques des années récentes.

Comment financer ces mesures ? En abrogeant la part la plus critiquable d'un bouclier fiscal qui donne plus à ceux qui ont déjà trop et en affectant ces moyens à la ruralité. En créant un fonds de péréquation environnemental, abondé par les départements très "carbonés" et les entreprises dont le bilan carbone est supérieur à la moyenne départementale et bénéficiant aux campagnes les plus vertueuses.

Vous évoquez la relégation des espaces ruraux dans les politiques publiques. Pouvez-vous en donner quelques illustrations ?

Les illustrations sont nombreuses. Le désengagement de l'État est en effet aujourd'hui hui le principe idéologique qui guide les politiques publiques, que ce soit en ville ou à la campagne : fermeture de classes, réduction des horaires d'ouverture des bureaux de poste, absence de police de proximité dans les quartiers, abandon du soutien aux personnes âgées ou en situation de handicap avec la non-compensation des transferts de charge aux départements. Pour nous, encore une fois dans les espaces ruraux comme dans les zones urbaines, la RGPP c'est la Réduction générale des politiques publiques ! Prenons comme exemple le domaine de la santé et le décret en préparation pour supprimer les blocs à moins de 1 500 actes par an. Les conséquences pour les hôpitaux de proximité, qui sont souvent plus sûrs et plus humains que les grands centres hospitaliers, seraient dramatiques.

Dans votre secteur, que mettez-vous en œuvre pour stimuler le développement local ?

J'allais vous dire qu'il faut évidemment être sur tous les sujets à la fois : agir pour l'emploi local (la scierie de St-Martin du Puy a ainsi pu recruter 8 personnes supplémentaires), augmenter la capacité en lits de médecine de l'hôpital local pour sécuriser la médecine de ville, soutenir les investisseurs pour le logement (un programme de 2 millions d'euros est en cours sur notre commune), se battre pour la transmission et l'installation des commerces comme de l'artisanat, lutter contre l'isolement avec le centre social en proposant de "faire compagnie", développer les usages de l'internet à haut-débit apporté par le Conseil général de la Nièvre…

Dans le Morvan et singulièrement dans le canton de Lormes, nous avons la chance d'avoir pris à bras-le-corps la question du développement local depuis maintenant plusieurs années : les espaces de rencontre et de débats avec les concitoyens sont installés dans le paysage (comités de territoire, rencontre mensuelle avec tous les habitants du canton, parc du Morvan, Pays…). Ils nous ont permis de coproduire beaucoup plus et beaucoup mieux. Une commune comme celle de Lormes a ainsi vu sortir de terre une nouvelle école maternelle à basse consommation énergie à la rentrée (la 1re ecomat de Bourgogne), le centre de ressources en TIC qu'est la mission numérique du Pays nivernais Morvan basé à Lormes nous a permis d'ouvrir un télécentre qui accueille aujourd'hui 7 télétravailleurs. En 2009-2010, c'est plus de 15 millions d'euros d'investissements privés et publics que nous avons à gérer parce que nous sommes allés chercher des investisseurs. Et paradoxalement, la recréation d'une fanfare municipale est probablement le plus emblématique de cet effort de stimulation du développement local parce qu'elle recrée du lien et de la confiance entre les habitants.

Propos recueillis par Philippe Foussier

Tags : Bazin
Rédigé par Jean-Philippe HUELIN le Vendredi 19 Février 2010 à 13:14 | {0} Commentaires






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