Un extrait du livre de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin intitulé "Recherche le peuple désespérément" (Bourin éditeur). Dans ce chapitre, sont rassemblées les travaux essentiels sur les évolutions socio-politiques récentes du monde rural.


Le monde rural : stigmatisé, violenté et refuge des plus modestes
Confortablement calé dans ses certitudes, le commentateur dispense son analyse des victoires de la droite dans les zones rurales comme une reproduction du vieux schéma électoral du XIXème siècle, celui qui voyait les paysans français porter Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence de la République, élire l’Assemblée de Versailles en 1871 puis la Chambre introuvable de 1919… Il y eut certes des paysanneries progressistes, essentiellement dans le centre de la France, du Bourbonnais au Limousin, mais il est vrai que, pour l’essentiel, la paysannerie était conservatrice. Depuis, le monde rural s’est profondément recomposé. La France rurale d’aujourd’hui est beaucoup moins une France paysanne qu’une France des oubliés, une France d’ouvriers et d’employés plus qu’une France d’agriculteurs. Dans « l’espace à dominante rurale », les ouvriers forment 34,7% des actifs en 1998 alors que les agriculteurs n’en rassemblent quant à eux que 8,6% . De jeunes couples sont venus s’installer dans des zones rurales qui en ont changé le visage.

A quelques exceptions près, les sciences sociales ont délaissé l’étude des mondes ruraux. « Reliquats d’un avant » , ces espaces sociaux, pourtant riches d’enseignements, sont ignorés tant par les médias que par le monde politique. Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés : arriération, racisme, alcoolisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie de la part d’une partie des élites françaises. La montée du vote FN dans les campagnes sous dépendance des villes ou le vote proprement rural sous la bannière de Chasse, Pêche, Nature et Tradition (CPNT), n’ont fait qu’aviver ce mépris des médias et des politiques qui n’en sont pas issus.

Ce sont des zones qui connaissent aussi la violence, mais c’est une forme de violence sociale très souvent ignorée, qui peut s’observer dans les conditions de travail ou par la précarité de l’emploi. Un exemple flagrant traduit toute la complexité de ce que subissent les ruraux, les avis de décès de la presse régionale en témoignent : il s’agit des accidents de la route. Entre les jeunes citadins et les jeunes ruraux, l’inégalité face à la violence routière est patente. Si « plus d’un Français de 15 à 24 ans sur trois vit à la campagne », on ignore délibérément ce gros tiers de la jeunesse française, on ignore ses angoisses et ce qu’il subit. Cette catégorie de population a résisté à la « mutation spectaculaire des pratiques routières » : la baisse du nombre de tués sur les routes. Ainsi, quand en 2004 on assiste à une nouvelle baisse du nombre de décès liés aux accidents automobiles, les « 18-24 ans, et eux seuls, ont vu leur nombre de tués augmenter ». Les chiffres sont éloquents : 93% des accidents mortels ont été le fait de conducteurs masculins, 73% des cas sont des accidents s’étant déroulés en rase campagne, 30% des accidents mortels sont dus à l’alcool, 70% la nuit et 46% le week-end. Si les statistiques sont encore imprécises, on peut sans peine établir que les accidents concernent, d’un point de vue empirique, davantage les jeunes ouvriers ruraux. Pourquoi ? Très certainement parce qu’ils sont soumis à des cadences de travail harassantes et à de longs trajets domicile/travail avec des véhicules moins bien équipés que ceux des gens plus riches. Les jeunes ruraux expulseraient par leur comportement routier une violence subie au travail ; la voiture serait le biais par lequel les « valeurs masculines » consoleraient ces jeunes soumis à la dureté du système économique.

Il y a, en France, un prolétariat rural, des ouvriers ruraux. Le statut d’ouvrier concerne plus de 60% des hommes ruraux actifs (contre 44% des citadins) et 18% des femmes rurales actives (contre 9% des urbaines). Le monde ouvrier tend à devenir de plus en plus rural consécutivement à la mutation des villes et au phénomène de délocalisation industrielle qui a frappé les pôles urbains bien avant que l’on ne parle des délocalisations vers l’Asie… En effet, au cours des années 1990, le mouvement d’exode rural issu de la Révolution industrielle s’est inversé : 75% des cantons ruraux ont un solde migratoire positif, on peut donc parler d’exode urbain qui concerne des ménages modestes et souvent exclus du monde du travail. On perçoit par exemple cette évolution dans l’explosion des bénéficiaires du RMI dans les départements ruraux .

Il faut aussi faire un sort définitif au mythe des néo-ruraux qui ne sont qu’une version « bobo des champs » pour journalistes côtoyant les « bobos des villes » et croyant tenir un sujet tendance. Cette thématique montée en épingle par les médias fit en effet la une de plusieurs newsmagazines au tournant des années 1990-2000. Fantasme réapparu par le film d’Etienne Chatiliez, Le bonheur est dans le pré, les promesses de qualité de vie, de bien-être et d’authenticité sont certes des valeurs refuges pour urbains stressés mais cela ne constitue pas une tendance sociologique. Ces néo-ruraux ne furent qu’un arbre cachant la forêt de ceux qui quittaient la ville non par choix mais par nécessité financière. Le mythe tend d’ailleurs à s’essouffler puisque le retour à la terre ne s’improvise pas et le retour en ville des faux-ruraux est plus silencieux que leur départ .

Contre l’image d’un monde assoupi, le monde rural est néanmoins en pleine transformation et recèle encore des mobilisations sociales et politiques sporadiques. Les dégâts causés par la fermeture d’une usine dans une campagne mono-industrielle est une catastrophe pour la main-d’œuvre locale qui perd d’un seul coup un capital d’autochtonie bâti pendant des dizaines d’années. Les répercussions sont lourdes surtout pour cette jeunesse rurale qui comptait sur son réseau de connaissances dans l’usine et son « savoir local » pour intégrer le monde du travail, gage de structuration pour tout groupe social. Or la dissociation des scènes professionnelles et résidentielles ainsi que le manque de reconnaissance pour leur savoir professionnel ont démobilisé toute une classe d’âge. Si l’isolement géographique n’était pas un handicap quand les jeunes ruraux possédaient encore ce capital d’autochtonie, l’isolement devient social avec sa disparition.
Par ailleurs, l’idée que le monde rural est dépolitisé est contredite par la simple observation des faits. A bien des égards, les mobilisations autour de la chasse , activité ludique par essence, a débouché sur la percée d’un mouvement politique comme CPNT (culminant à près de 7% aux élections européennes de 1999). Ainsi, la marginalisation de ces populations ne va pas de soi et elle n’est en rien inéluctable. Ce vote CPNT, aujourd’hui moins proprement rural puisque noyé dans un conglomérat droitier, se concentre dans les communes de moins de 2 000 habitants, celles de la France des montagnes, des forêts, des marais et bien sûr de la chasse. C’est la manifestation électorale d’une société rurale sur la défensive face à l’hégémonie des villes . De plus, alors que la carte de ce vote est le négatif du vote pour les Verts, on peut y voir l’expression d’un clivage profond urbain/rural. Il faut dire que les stéréotypes ont la vie dure : le chasseur, vu par le discours dominant, c’est Dupont-Lajoie, par opposition il devient l’idéal-type dans le monde du prolétariat rural. On peut ainsi voir ces mobilisations comme l’expression d’une réaction du « peuple » contre les « élites » ; la chasse serait alors à analyser comme un refuge et l’expression d’une forme de liberté pour ce monde rural. Se traduit dans le domaine des loisirs et du temps libre une forme de lutte sociale calquée sur celles menées dans le cadre de l’usine, une sorte d’insoumission des milieux ruraux.

Mobilisation « culturelle » autour de la chasse ici, démobilisation sociale d’une jeunesse rurale exploitée là, l’espace rural est une terre d’ambivalence mais il faudra nécessairement, à l’avenir, compter sur les jeunes couples urbains, relégués loin des villes, pour changer cette situation et peut-être remobiliser le monde rural.

http://www.bourin-editeur.fr/livre/recherche-le-peuple-desesperement.html

Tags : Brustier Huelin
Rédigé par Jean-Philippe HUELIN le Jeudi 5 Novembre 2009 à 20:44 | {0} Commentaires






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