Outil d'analyse
Les géographes Allan Popelard, Paul Vannier et Gatien Elie ont enquêté sur une nouvelle facette de précarité à la campagne : les néo-ruraux pauvres, forcés de « s’exiler » à la campagne face à un coût de la vie trop élevé en ville (1). Persuadés que la pauvreté est moins dure à la campagne, ils se retrouvent piégés et éloignés des bassins d’emploi.
La Terre : La pauvreté est plus présente en campagne qu’en ville. Pourquoi ?
Gatien Elie : Plusieurs facteurs font que la pauvreté est proportionnellement plus importante en milieu rural. Il y a d’abord la crise du monde agricole, qui a été occultée pendant longtemps. Ensuite, l’organisation de l’espace dans l’économie libérale fait que l’emploi est concentré en ville. Les ruraux sont confrontés à l’absence d’emplois, en termes qualitatif et quantitatif. Enfin on observe depuis peu des « néo-ruraux pauvres » qui se sont installés à la campagne par manque de revenus et se retrouvent « piégés ». Paul Vannier : De plus en plus de gens vont à la campagne, mais les emplois ne suivent pas.
Comment décrire cette nouvelle forme de précarité ?
G.E. : Elle recouvre des catégories de personnes très hétérogènes : des retraités qui ont vu leurs revenus chuter brutalement, des jeunes installés avec un projet agricole qui se rendent compte que celui-ci n’est pas viable ou encore des salariés qui arrivent à la fin d’un contrat. Allan Popelard : Tous partent à la campagne en espérant trouver des logements moins chers. G.E. : Quand on les écoute, ils revendiquent leur choix. Mais, bien souvent, ils sous-estiment leurs frais, notamment de chauffage et de transport. P.V. : Puis leur situation empire. Ils se retrouvent dans une sorte de piège. Loin des bassins d’emploi, ils ne trouvent pas de travail, enchaînent les petits boulots, souvent à temps partiel...
Pourquoi parlez-vous de piège ?
G.E. : Quand on se rend compte que le choix de « s’exiler » à la campagne n’était pas le bon, il est déjà trop tard. P.V. : C’est un peu comme une centrifugeuse : une fois qu’ils sont expulsés à la campagne, ils ne peuvent pas revenir en arrière. Il y a notamment une carence importante en transports publics. A Ganges, il n’y a qu’un bus par jour pour aller à Montpellier, cela devient très compliqué pour aller travailler, dès que la voiture tombe en panne... A.P. : Plus qu’un piège, ils tombent dans une trappe : ces gens tombent dans l’oubli, car depuis longtemps, la politique sociale a été réduite à la politique de la ville.
Il ne faut donc pas grand-chose pour basculer dans la précarité...
P.V. : Le plus souvent, il s’agit de ménages qui étaient déjà pauvres avant d’arriver à la campagne. Par exemple, pour les retraités, une hausse des impôts locaux d’une cinquantaine d’euros peut suffire à les faire quitter la ville. Mais le trait commun à toutes ces personnes, c’est une très grande précarité. Nous avons rencontré des gens qui n’ont que quelques dizaines d’euros en début de mois. A Ganges, où nous sommes allés enquêter, les travailleurs sociaux ont comptabilisé 15 sans-domicile-fixe pour ce bourg de 4 000 habitants. Il y a des nouveaux pauvres et ils sont de plus en plus pauvres.
Pourtant, d’après l’Insee, les revenus augmentent plus vite dans les zones rurales qu’en ville. Faut-il y voir un recul de la pauvreté ?
G.E. : Une progression du revenu moyen ne signifie pas forcément qu’il y moins de pauvres. Cela peut aussi montrer que les écarts de richesses se creusent. P.V. : D’un côté, il y a des cadres qui ont un certain niveau de vie et qui choisissent de s’installer à la campagne. De l’autre, il y a ce phénomène diffus, caché, de tous ces néo-ruraux précaires. Des inégalités importantes sont en train de se creuser. A Ganges, nous avons vu apparaître des « gated communities », c’est-à-dire des lotissements à l’américaine, fermés et réservés aux personnes aisées. Certains élus font tout pour empêcher l’installation des populations à revenus modestes. A.P. : Le milieu rural est aussi un lieu de ségrégation, de lutte des classes.
Quand cela a-t-il a commencé ?
G.E. : Historiquement, les premiers ont été les « échoués » de la modernisation agricole dans les années 70-80. A.P. : Puis l’apparition des néo-ruraux pauvres a commencé dans les années 90, avec l’embourgeoisement des villes et les premières politiques de « gentryfication ». Il s’agit d’un exode urbain.
Ce rejet des pauvres hors des villes est-il dû aux politiques d’urbanisme ou au système économique ?
A.P. : Clairement, c’est le système capitaliste qui conduit à la concentration des emplois sur le territoire. Ce phénomène est lié à des économies d’échelle : il s’agit de rendre l’espace le plus rentable possible, ce qui fait monter les prix des zones les plus attractives.
Dans l’imaginaire collectif, la pauvreté est moins dure à la campagne...
A.P. : Un certain nombre de discours prétendent que la pauvreté est plus facile à la campagne, mais c’est faux. On a l’habitude d’opposer la ville individualiste et la campagne solidaire, collectiviste. Ces choses-là ne sont pas tout à fait exactes, surtout pour les néo-ruraux qui ne sont pas issus du milieu rural. Il y a des inégalités sociales très importantes et la lutte des classes existe aussi à la campagne. G.E. : Historiquement, la solidarité était plus développée en milieu rural. Mais aujourd’hui elle ne l’est ni plus ni moins qu’ailleurs, elle est juste plus visible. Des solidarités se mettent en place, mais, comme ailleurs, elles sont familiales, amicales, professionnelles... A.P. : On a l’impression que la solidarité villageoise peut pallier cette pauvreté. Mais cette solidarité rurale est surtout présente dans l’imaginaire des citadins. D’ailleurs, beaucoup d’urbains se comportent comme des villageois en ville. C’est une projection dans la ville de leur imaginaire rural.
(1) Exode urbain, exil rural, paru dans Le Monde diplomatique d’août 2010.
par Propos recueillis par Yannick Groult
La Terre, 28 décembre 2010
Gatien Elie : Plusieurs facteurs font que la pauvreté est proportionnellement plus importante en milieu rural. Il y a d’abord la crise du monde agricole, qui a été occultée pendant longtemps. Ensuite, l’organisation de l’espace dans l’économie libérale fait que l’emploi est concentré en ville. Les ruraux sont confrontés à l’absence d’emplois, en termes qualitatif et quantitatif. Enfin on observe depuis peu des « néo-ruraux pauvres » qui se sont installés à la campagne par manque de revenus et se retrouvent « piégés ». Paul Vannier : De plus en plus de gens vont à la campagne, mais les emplois ne suivent pas.
Comment décrire cette nouvelle forme de précarité ?
G.E. : Elle recouvre des catégories de personnes très hétérogènes : des retraités qui ont vu leurs revenus chuter brutalement, des jeunes installés avec un projet agricole qui se rendent compte que celui-ci n’est pas viable ou encore des salariés qui arrivent à la fin d’un contrat. Allan Popelard : Tous partent à la campagne en espérant trouver des logements moins chers. G.E. : Quand on les écoute, ils revendiquent leur choix. Mais, bien souvent, ils sous-estiment leurs frais, notamment de chauffage et de transport. P.V. : Puis leur situation empire. Ils se retrouvent dans une sorte de piège. Loin des bassins d’emploi, ils ne trouvent pas de travail, enchaînent les petits boulots, souvent à temps partiel...
Pourquoi parlez-vous de piège ?
G.E. : Quand on se rend compte que le choix de « s’exiler » à la campagne n’était pas le bon, il est déjà trop tard. P.V. : C’est un peu comme une centrifugeuse : une fois qu’ils sont expulsés à la campagne, ils ne peuvent pas revenir en arrière. Il y a notamment une carence importante en transports publics. A Ganges, il n’y a qu’un bus par jour pour aller à Montpellier, cela devient très compliqué pour aller travailler, dès que la voiture tombe en panne... A.P. : Plus qu’un piège, ils tombent dans une trappe : ces gens tombent dans l’oubli, car depuis longtemps, la politique sociale a été réduite à la politique de la ville.
Il ne faut donc pas grand-chose pour basculer dans la précarité...
P.V. : Le plus souvent, il s’agit de ménages qui étaient déjà pauvres avant d’arriver à la campagne. Par exemple, pour les retraités, une hausse des impôts locaux d’une cinquantaine d’euros peut suffire à les faire quitter la ville. Mais le trait commun à toutes ces personnes, c’est une très grande précarité. Nous avons rencontré des gens qui n’ont que quelques dizaines d’euros en début de mois. A Ganges, où nous sommes allés enquêter, les travailleurs sociaux ont comptabilisé 15 sans-domicile-fixe pour ce bourg de 4 000 habitants. Il y a des nouveaux pauvres et ils sont de plus en plus pauvres.
Pourtant, d’après l’Insee, les revenus augmentent plus vite dans les zones rurales qu’en ville. Faut-il y voir un recul de la pauvreté ?
G.E. : Une progression du revenu moyen ne signifie pas forcément qu’il y moins de pauvres. Cela peut aussi montrer que les écarts de richesses se creusent. P.V. : D’un côté, il y a des cadres qui ont un certain niveau de vie et qui choisissent de s’installer à la campagne. De l’autre, il y a ce phénomène diffus, caché, de tous ces néo-ruraux précaires. Des inégalités importantes sont en train de se creuser. A Ganges, nous avons vu apparaître des « gated communities », c’est-à-dire des lotissements à l’américaine, fermés et réservés aux personnes aisées. Certains élus font tout pour empêcher l’installation des populations à revenus modestes. A.P. : Le milieu rural est aussi un lieu de ségrégation, de lutte des classes.
Quand cela a-t-il a commencé ?
G.E. : Historiquement, les premiers ont été les « échoués » de la modernisation agricole dans les années 70-80. A.P. : Puis l’apparition des néo-ruraux pauvres a commencé dans les années 90, avec l’embourgeoisement des villes et les premières politiques de « gentryfication ». Il s’agit d’un exode urbain.
Ce rejet des pauvres hors des villes est-il dû aux politiques d’urbanisme ou au système économique ?
A.P. : Clairement, c’est le système capitaliste qui conduit à la concentration des emplois sur le territoire. Ce phénomène est lié à des économies d’échelle : il s’agit de rendre l’espace le plus rentable possible, ce qui fait monter les prix des zones les plus attractives.
Dans l’imaginaire collectif, la pauvreté est moins dure à la campagne...
A.P. : Un certain nombre de discours prétendent que la pauvreté est plus facile à la campagne, mais c’est faux. On a l’habitude d’opposer la ville individualiste et la campagne solidaire, collectiviste. Ces choses-là ne sont pas tout à fait exactes, surtout pour les néo-ruraux qui ne sont pas issus du milieu rural. Il y a des inégalités sociales très importantes et la lutte des classes existe aussi à la campagne. G.E. : Historiquement, la solidarité était plus développée en milieu rural. Mais aujourd’hui elle ne l’est ni plus ni moins qu’ailleurs, elle est juste plus visible. Des solidarités se mettent en place, mais, comme ailleurs, elles sont familiales, amicales, professionnelles... A.P. : On a l’impression que la solidarité villageoise peut pallier cette pauvreté. Mais cette solidarité rurale est surtout présente dans l’imaginaire des citadins. D’ailleurs, beaucoup d’urbains se comportent comme des villageois en ville. C’est une projection dans la ville de leur imaginaire rural.
(1) Exode urbain, exil rural, paru dans Le Monde diplomatique d’août 2010.
par Propos recueillis par Yannick Groult
La Terre, 28 décembre 2010
Rédigé par Jean-Philippe HUELIN le Mardi 28 Décembre 2010 à 14:45
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