Un extrait du dossier annuel 2009 de la Mission Régionale d'Information sur l'Exclusion (MRIE) par Emmanuelle Bonerandi (p.52-60).


Pauvreté et précarité en milieu rural : Quelles spécificités ?
Depuis l’automne 2007, la MRIE a engagé une réflexion autour des « pauvretés et précarités en milieu rural ». Les rencontres collectives avec un certain nombre de partenaires rhônealpins concernés par cette thématique ont permis de valider l’intérêt de poursuivre la démarche de connaissance. Dans cet objectif, deux directions ont été retenues depuis septembre 2008 : le recueil de données de cadrage et l’analyse plus fine des réalités sur cinq territoires : la Dombes (01), le Beaujolais (69), le Diois (26)65, la région de Lamastre-Vernoux (07) et le Montbrisonnais (42).

1. Un manque de visibilité généralisé

La pauvreté rurale est généralement qualifiée de « masquée »66, parce qu’invisible dans les valeurs absolues des recueils statistiques par rapport à la concentration de la pauvreté dans les espaces urbains. Elle apparaît également moins intense en valeurs relatives, tout du moins à l’échelle nationale. Ainsi, le taux de pauvreté en milieu rural67 s’élève en 2006 à 12%, contre 13,2% en moyenne nationale et 15,4% dans les unités urbaines de plus de 200 000 habitants68. Cependant la pauvreté s’inscrit durablement dans les espaces ruraux (cf. encadré p 53).

La pauvreté rurale est également masquée parce que non-dite, tant par les personnes concernées (notamment dans le milieu agricole, et plus généralement parmi les ruraux de souche) que par certains acteurs locaux ; masquée parce que l’espace rural est encore considéré comme globalement attractif tant en termes de coût du logement ou d’alimentation (possibilité d’auto-production, parfois largement surévaluée) que de qualité de vie (sociabilité locale souvent estimée riche et ouverte à l’autre), autant d’images tendant à réduire la pauvreté de conditions de vie et la pauvreté vécue, sans pour autant que des études rigoureuses l’attestent ; masquée parce que non (ou moins) prise en compte par l’action publique territoriale qui bute sur la complexité de penser une action territorialisée dans des espaces de plus faible densité et auprès de populations géographiquement éclatées ; masquée enfin, parce que moins étudiée.

Une complexification des types de pauvreté-précarité

Cependant, tant les rencontres préparatoires de 2007, que les entretiens réalisés depuis l’automne 2008 auprès des acteurs concernés font valoir une hétérogénéité et une diversification des situations de pauvreté-précarité en milieu rural. Si elles s’expliquent par les spécificités des cinq territoires étudiés, de leur histoire démographique, économique et sociale (y compris sur le plan des plus ou moins fortes mobilisations associatives), de la situation de l’agriculture et des autres secteurs d’emploi, et de leur positionnement par rapport aux zones urbaines, on note des situations partagées par l’ensemble des territoires en termes de profils de personnes concernées.

Sont ainsi particulièrement mis en avant :
- les agriculteurs en difficulté selon deux grandes catégories : les agriculteurs de plus de 50 ans, généralement des hommes célibataires vivant dans des exploitations non rentables et qui cumulent pauvreté économique, précarité culturelle et isolement social (Ardèche, Dombes, Diois) ; les exploitants endettés ou confrontés à des situations de crise, notamment quelques années après leur installation en agriculture (Beaujolais viticole mais également système d’élevage laitier de la Dombes).
- les « néo ruraux » : les ménages qu’ailleurs on nomme « travailleurs pauvres de banlieue » et qui, à la campagne, n’ont plus accès aux services et « réseaux de proximité » dont ils avaient l’habitude quand ils vivaient en ville ; des ménages en situation matérielle médiane au moment de leur emménagement en zone rurale, mais que des « aléas de la vie », couplés avec l’étroitesse de leur cercle de relations dans leur nouveau lieu de résidence, acculent à la pauvreté économique et à l’isolement social (on note une précarité-pauvreté particulièrement intense des femmes à la tête de familles monoparentales); enfin, certaines personnes d’emblée très marginalisées à la recherche d’un introuvable eldorado rural. Même si ce type de situations est plus intense dans les espaces ruraux proches de la métropole régionale lyonnaise (Dombes, Beaujolais), elle marque également des espaces ruraux plus éloignés des aires d’attraction urbaine (Centre Ardèche, zone de Tarare) ;
- les « errants » : les partenaires sociaux notent une forte augmentation de l’errance des jeunes, célibataires ou en couple, dont les situations sont plus fréquemment évoquées dans le Diois, l’Ardèche et la Loire.

L’analyse fine de la diversité des profils de pauvreté et des motivations des populations concernées à rejoindre ou à se maintenir dans l’espace rural permet de dégager cinq fonctions que peut jouer l’espace rural dans l’installation et/ou le maintien de populations pauvres :
- l’espace rural refuge (« vivons cachés », « faisons-nous oublier ») ;
- l’espace rural parachute pour des populations ayant choisi le milieu rural faute de possibilité d’installation pérenne en espace urbain (notamment en raison du coût du foncier et de l’accession à la propriété) ;
- l’espace rural rebond intégrant une dimension de projet personnel souvent à dimension économique (avec des fragilités de viabilité économique du projet) ;
- l’espace rural ancrage (les autochtones en déficit de capital spatial et socioculturel) ;
- l’espace rural contrainte (les captifs du rural, qu’ils soient originaires de la ville ou non).

Des difficultés liées à la faible densité et à l’isolement

Ces difficultés sont doublement exprimées : pour les personnes et pour les intervenants sociaux. L’approche de l’espace rural par les populations pauvres, et plus généralement précaires, interroge l’enjeu de la mobilité. Elle renvoie à l’ambivalence d’un espace rural conçu à la fois comme une contrainte au déplacement et à la mobilité, et comme un espace parcouru de mobilités. Les contraintes sont liées à une complémentarité de facteurs qui relèvent de la sphère de la pauvreté (limites budgétaires, faiblesse, voire absence de, motorisation, difficulté d’appréhension cognitive de l’espace), mais aussi de l’indigence des infrastructures de transports en commun, de la faiblesse (ou de l’éclatement) des outils d’accompagnement à la mobilité dans le cadre de l’aide sociale, et de la distance géographique. Quant à l’augmentation des mobilités des populations rurales, elle est
majoritairement liée à l’élargissement de l’aire d’extension des migrations domicile-travail dans les périphéries éloignées des agglomérations urbaines.

Se pose également la question des capacités d’initiatives locales de l’espace rural. Aux dires des acteurs enquêtés en Rhône-Alpes, il semble que l’espace rural conserve une spécificité propre, celle d’une moindre diversité de potentiels que l’espace urbain, tant en termes d’emplois, que d’activités ou de projets. Cette moindre diversité est associée à la moindre densité d’acteurs, réels ou potentiels, à la lassitude d’acteurs locaux, notamment associatifs, engagés de longue date, et à la difficulté de trouver de « bonnes volontés » locales pour reprendre le flambeau du bénévolat social.

Le champ de la pauvreté rurale interroge frontalement le rôle de l’espace, comme facteur actif des situations de pauvreté. Le rôle de l’espace est ambivalent, à la fois facteur attractif en termes d’avantages comparatifs (notamment pour ce qui concerne le coût du logement et de l’accession à la propriété) et de valeurs hédonistes lié au projet personnel (environnement préservé gage de bien-être familial), et facteur aggravant la précarité par son caractère captif (éloignement, isolement, coût des déplacements, moindre mobilité). La pauvreté en milieu rural renvoie directement aux caractéristiques intrinsèques de l’espace rural moins dense qui induit une lecture de la question sociale en termes d’isolement (à la fois physique et relationnel), de distance, de moindre densité d’équipements et de services.

2. L’obligation d’innover dans la lutte contre la pauvreté en milieu rural

La mise en maille de l’action sociale territorialisée pose question dans l’espace rural. Les modèles d’action conçus dans le cadre de la Politique de la Ville (zonages prioritaires, actions collectives facilitées par la densité et la diversité des publics, maintien d’un certain anonymat) sont peu, voire, inopérants pour l’espace rural, en raison notamment de la moindre densité et de l’éclatement géographique des publics concernés, mais aussi, parfois, de la proximité relationnelle avec ces mêmes publics. En outre, l’action sociale communale est handicapée par la faiblesse budgétaire des communes, qui disposent rarement d’un CCAS, alors même que les élus locaux sont bien souvent en première ligne dans le recueil des demandes d’aide sociale des populations. L’intercommunalité rurale est encore peu mobilisée sur l’action sociale, à quelques exceptions près. Elle interroge également les fondements culturels et les systèmes de représentation des acteurs en charge de l’aide sociale et des acteurs du développement local. Ainsi, les enquêtes réalisées en Rhône-Alpes, notamment dans le Chablais69, font ressortir un hiatus, ou du moins une ignorance mutuelle, entre les acteurs du développement local rural privilégiant une démarche d’entrée territoriale, et les acteurs relevant du champ de l’action sociale optant pour une démarche en direction des individus pour combler leurs difficultés.

Au-delà de l’obligation faite aux institutions publiques (notamment les Conseils Généraux, les CAF et les MSA) d’accompagner les publics bénéficiaires des minima sociaux, l’observation fine des actions et des modalités territoriales d’intervention des acteurs révèle du bricolage, de l’inventivité, des capacités d’innovation territoriale pour imaginer, piloter et animer durablement des actions variées qui touchent des publics hétérogènes dans une configuration spatiale diffuse.

Les enquêtes réalisées dans les territoires ruraux de Rhône-Alpes donnent à voir un espace rural qui foisonne d’initiatives pour lutter contre la pauvreté, ou tout du moins accompagner les publics les plus en difficultés. Ces actions touchent des types de publics d’âge très différents.

Elles oeuvrent dans des domaines très variés, représentatifs de la multidimensionnalité de la pauvreté. Même si la liste ne prétend pas à l’exhaustivité, on peut citer :
- le suivi et l’accompagnement social effectués par les unités territoriales et centres médico-sociaux implantés en milieu rural, qu’ils relèvent des Conseils Généraux ou de la MSA,
- le réseau des missions locales en milieu rural en charge des jeunes de 16 à 25 ans,
- l’accompagnement vers l’emploi et l’activité économique (Maison de l’Emploi et de la Formation du pays Beaujolais, Sites de proximité des Boutières, Cèdre, ou du Diois, associations et entreprises d’insertion telles que Tremplin ou l’Atre, centres de formation comme Cefora),
- le soutien aux agriculteurs en difficulté (SOS Solidarités Paysans dans la Loire et dans le Beaujolais, plateforme PREVI dans le Beaujolais, groupe de parole de la MSA dans le beaujolais),
- l’aide à la mobilité (auto-écoles sociales portées par la mission locale de Tarare et par l’association Tremplin, Mobilité 07-26),
- l’aide alimentaire (Restos du coeur présents à Châtillon-sur-Chalaronne, Lamastre, Montbrison, Die, Beaujeu, Tarare),
- le logement des personnes défavorisés et la lutte contre l’habitat indigne (réseau des PACT en Rhône-Alpes et plus spécifiquement le Centre d’Amélioration du Logement de l’Ardèche -CAL 07- et le CALD de la Drôme),
- l’hébergement d’urgence (Accueil de jour et de nuit de Die, centres d’accueil gérés par le Secours catholique de la Loire –Noirétable),
- l’accompagnement médical et médico-psychologique (hôpital rural de Vernoux, CLIC du Diois, aide aux aidants familiaux, café mémoire itinérant de Mionnay),
- les services d’aide à domicile, qui sont également pourvoyeurs d’emplois, notamment pour les femmes (ADMR sur l’ensemble de la région, ADAPA dans l’Ain, AAD en Ardèche) et les services itinérants (Le Baladou, systèmes d’accueil petite enfance en Beaujolais),
- l’action culturelle (spectacle théâtral La Pause (pose) du Sécateur composé à partir de témoignages rédigés par les membres du groupe de paroles de 15 agriculteurs réunis dans le cadre de l’action" Parler pour rebondir" dans le Beaujolais, association Les Rias, action collective de Thoissey).

Cinq actions représentatives de la diversité des initiatives portées en milieu rural sont ici détaillées: l’action collective de Thoissey (Ain), les Brigades vertes de Tremplin Environnement (Ardèche), la plate-forme PREVI (Beaujolais, Rhône), le café mémoire itinérant de Mionnay (Ain), l’association citoyenne « Le beurre des épinards » (Ardèche).

http://www.mrie.org/docs_transfert/publications/DossierAnnuel2009MRIE.pdf

Rédigé par Jean-Philippe HUELIN le Vendredi 1 Octobre 2010 à 17:30 | {0} Commentaires






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